Laura Dumoussaud, Éphémérides Organiques

Entre observation minutieuse et vision onirique, les photographies de Laura Dumoussaud révèlent un monde végétal invisible à l’œil. Traversées par la lumière, le corps des plantes se dévoile, leurs couleurs vibrent, se mêlent, se troublent. De leur éclat originel à leur lente altération, les formes oscillent entre persistance et effacement. Ces Éphémérides déploient une réalité agrandie, fragile et instable. Elles invitent à se rapprocher, à nouer une autre forme de relation au(x) vivant(s).

Laura Dumoussaud, Éphémérides Organiques : Ægopodium, Cornacæ, Rosa (petite angélique, cornus, rose), 2025, tirage pigmentaire, 60x90cm, collection particulière.

Que les bois sont beaux ! Que la lumière est douce ! Au rebord des fossés herbeux, que la rosée est froide ! Si je n’ai plus trouvé, sous les taillis et dans les prés, le peuple charmant des petites fleurs minces, mysotis et silènes, narcisses et pâquerettes printanières… si les sceaux de Salomon et les muguets ont défleuri, depuis longtemps, leurs cloches retombantes, j’ai pu du moins baigner mes mains nues, mes jambes frissonnantes, dans une herbe égale et profonde, vautrer ma fatigue au velours sec des mousses et des rayons, traversées de souffles, sonore de cigales et de cris d’oiseaux, comme une chambre ouverte dans un jardin.

COLETTE, Colette en ménage, Mercure de France 1902.

Historienne de l’art et artiste, ancrée sur les côtes normandes comme à Paris, photographe éprise de peinture, Laura Dumoussaud fonde sa pratique photographique sur les richesses de ces dualités qui la traversent. Son appartenance à un territoire de lisière, entre terre et mer, où herbes, fleurs, plantes, se mêlent au sable et aux rochers, la rend sensible à la beauté puissante d’une nature toujours soumise aux vents, aux souffles marins, au rythme des saisons. Son goût pour les musées, son désir de mieux saisir ce qui exalte la création esthétique et la rend possible — elle a ainsi travaillé sur l’œuvre photographique des peintres Nabis, Pierre Bonnard, Édouard Vuillard, Maurice Denis — la conduisent à établir une réflexion nourrie quant à son propre travail, dans une vision réflexive portée par une exigence vive. Émerveillée par le vivant, par la beauté des formes, apr la subtilité des couleurs, elle se garde pourtant de céder à sa propre inclination pour nourrir son travail d’une analyse théorique qui la met au défi de toute promptitude. Cette passionnée est ainsi, aussi, une méticuleuse, scrupuleuse à ne pas disperser ses gestes, appliquée à leur accorder sens et pertinence.

Ses Éphémérides organiques l’ont guidée vers l’invention d’un genre nouveau qui puise à la fois à la botanique, à la peinture, aux spectacles optiques, à la photographie. Elle imagine un herbier vibrant où la beauté des formes se croise avec la vivacité des couleurs, où transperce l’éclat lumineux. Il semble qu’elle ait cherché ici à conserver et transmettre le fugace, la fragilité gracile d’un pétale, d’une étamine, de la nervure d’une feuille, tout en lui accordant, par la magie de la lumière, une dimension spectaculaire, presque théâtrale. Le procédé paraît simple mais son accomplissement suppose une manipulation habile, comme un sens de la composition et de l’arrangement. Laura Dumoussaud se souvient des cyanotypes d’Anna Atkins, British Aglae : Cyanotype Impressions, publié en 1853. Comme la botaniste britannique, pionnière de la photographie, elle cherche à souligner les pouvoirs de reproduction de la nature grâce aux pouvoirs magiques de la photographie. Elle n’ignore pas non plus les dispositifs floraux et de feuillage conçus par Charles Aubry dans les années 1860, à destination des artistes et des artisans, notamment les décorateurs et tapissiers.

Ces sources d’inspiration ne la détournent pas d’une vision personnelle, d’autant plus marquée qu’elle se met en œuvre autour de l’infiniment petit. de l’infiniment commun. de l’éphémère. La série Éphémérides organiques de Laura Dumoussaud est la conséquence heureuse d’un jeu triple avec le temps, celui des saisons qu’elle parcoure au fil de ses cueillettes, celui de la durée de pose des images, habilement déterminé pour permettre précision des formes et lustre des couleurs, celui de la nature elle-même qui trouve, grâce à l’artiste, une pérennité nouvelle que le rythme des mois et leur alternance lui refusent. Attachées au réel, ses représentations puisent à un art de la métamorphose maîtrisé, où s’entrecroisent présence et transparence, fragilité et permanence, formes et couleurs. Laura Dumoussaud abolit les frontières entre la nature et son atelier, en faisant entrer la première dans la composition même de son acte de création. C’est le vivant qui est ici présent, non sa seule image. Ses œuvres invitent à la contemplation, à celle des photographies exposées comme à celle de leur modèle de conception, pétales, feuilles, tiges, pistils, étamines, folioles. ce jardin photographique compose une ode poétique au vivant, dans ses formes les plus subtiles et les plus banales, ici révélées comme autant de chefs-d’œuvre. Célébrée sur les cimaises du musée, la nature l’est aussi au creux des talus, le long des sentiers. au bord des ruisseaux, où les plantes ont été choisies, cueillies, ramassées. Cette double invite faite au spectateur exacerbe le sens de la perception, la faculté à trouver au plus proche de soi une beauté d’autant plus irradiante qu’elle est banale, d’autant plus remarquable qu’elle paraît insignifiante, d’autant plus étrange qu’elle est commune.

Dans cette nouvelle série, la jeune artiste parvient à accomplir ce qui l’animait depuis ses tout premiers travaux d’études, susciter émotion et pensée, célébrer l’émerveillement né de la rencontre, toujours renouvelée, entre les beautés d’une nature familière et la conception d’une œuvre sincère et déjà, singulière.

Dominique de Font-Réaulx
Avril 2026

Une exposition proposée par l’Ardi-Photographies, en dialogue avec les résidences de Lise Duclaux et Caroline Bouyer au musée des Beaux-Arts de Caen.

Galerie Mancel, musée des Beaux-Arts de Caen
du mardi au dimanche : 10h-19h

Les rendez-vous

Atelier photo « Photographier les fleurs »
le 22 mai de 18h à 21h

Nuit essentielle
Vendredi 26 juin 2026
Visites commentées en compagnie de l’artiste à 18h, à 19h et à 20h

Visite croisée mercredi 26 août à 17h avec Axelle Rioult (auteure de l’exposition Foliatura)
départ 17h galerie Mancel

entrée libre et gratuite

En savoir plus :
site web de l’artiste
instagram

Le château des photographes

Le château de Caen, enclave au cœur de la cité, constitue dans l’urbanisme de la ville, comme dans l’iconographie, un élément à part. À travers un parcours réunissant près de 150 œuvres et documents couvrant près de deux siècles  d’histoire du monument, affleure l’identité multiple et mouvante du château.

Marguerite Vacher, collection particulière déposée à l’Ardi-Photographies

L’inauguration du parc du château en mars 2025, après deux ans de travaux qui le dotent d’un nouveau bâtiment et d’un vaste parc imaginés par  Philippe Prost, architecte, et Thierry Laverne, paysagiste, fut l’occasion de redécouvrir le monument. En interrogeant le regard porté sur cet espace longtemps demeuré insaisissable en raison de son état de ruine et de vestige, une première question se dégage et irrigue l’ensemble du parcours : « où est le château ? ».

À cette interrogation répond un constat surprenant: l’iconographie photographique du château est mince, celui-ci suscitant peu d’intérêt auprès des photographes du XIXᵉ siècle du fait de son statut militaire et de son accès restreint. Une exception toutefois s’impose avec la porte des Champs, systématiquement représentée en ce qu’elle incarne une image générique du château médiéval, du château fort tel que l’imaginaire collectif se le figure (tour, pont, fossés, barbacane et forteresse). Si bien que c’est dans son état fragmentaire, semble-t-il, dans l’éclatement de ses formes que réside sa photogénie.

Manuel de Rugy, La porte des Champs, Septembre 2003, collection de l’artiste.

Aussi s’agit-il de proposer un récit plus large et nuancé de l’histoire du château, et ce, précisément à travers le médium photographique et son histoire. Après avoir longtemps répondu à des usages militaires, le château connaît un profond changement de statut au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Alors que la ville en reconstruction se tourne vers la question de son héritage, le site s’affirme en tant que haut lieu patrimonial, culturel, muséal puis touristique, jusqu’à prendre la forme du vaste parc paysagé qu’on lui connaît aujourd’hui.

De l’enregistrement documentaire à l’interprétation artistique, la photographie révèle les multiples façons dont le monument symbolique, polymorphe, a été parcouru, rêvé, approprié et réinventé par les photographes au cours du temps.

Catalogue d’exposition
Le château des photographes, éditions Octopus, format 21×28 cm, 152 pages, 200 illustrations, 22€. En vente à la boutique de l’exposition (Salles du Rempart) https://musee-de-normandie.caen.fr/publication/le-chateau-des-photographes-catalogue-dexposition

Musée de Normandie, château de Caen, Salles du Rempart, 14000 Caen

Septembre à juin
Mar. à ven. : 9h30-12h30 / 13h30-18h
Sam., dim. et jours fériés : 11h-18h

Juillet & août
Lun. à ven. : 9h30-12h30 / 13h30-18h
Sam., dim. et jours fériés : 11h-18h
Fermé le 14 juillet

Gratuit pour les moins de 26 ans.
Gratuit pour tous et toutes le premier week-end de chaque mois.

Activités

Philippe Delval, Montrer l’horizon, 2018/ Arnaud Barbé, Une apparition. Le château vu depuis le quartier du Vaugueux, 2018 / Alitor Ortiz, La chemise du donjon et intérieur de la tour, 2024 / Antoine Cardi, Le château en chantier, sans titre n°?, / Axelle Rioult, Sans titre, 2023-2024

Axelle Rioult, Foliatura

Axelle Rioult, Foliatura, 2026

Le noir n’est plus ce mur 
encrassé par la suie du jour éteint,
je le franchis, c’est l’air limpide, taciturne,
j’avance parmi les feuilles apaisées,
je puis enfin faire ces quelques pas, léger,
comme l’ombre de l’air […]

*

Terre de plus en plus visible et grande, tombe
et déjà berceau des herbes  […]

— Philippe Jaccottet, À la lumière d’hiver (1977)

À travers Foliatura qui peut se traduire du latin par « la branche », « le feuillage » – , Axelle Rioult œuvre à la saisie d’un état transitoire du végétal, engagé dans un perpétuel devenir.

C’est sur le territoire normand auquel l’artiste visuelle est intimement liée que l’ensemble de son travail, nourri de son expérience de peintre et de son attrait ancien pour l’art japonais, prend racine. Recueillies au cours d’arpentages immersifs dans les jardins botaniques de Caen et du Havre, les présences éphémères, presque évanescentes, se composent dans le contexte d’une période marquée par le(s) deuil(s) comme autant de manifestations sensibles de la fragilité du vivant.

Le choix du cadrage frontal, procédant du all-over, ainsi que les prises de vue serrées participent à exalter le sujet végétal lequel se trouve transfiguré en une sorte de micro-paysage, au seuil de l’abstrait. Axelle Rioult privilégie le rendu de la matière végétale, sublimée par le piqué d’un tirage précis, le rapport subtil des valeurs de gris et la verticalité. Les frondaisons semblent ainsi, dans un même temps, émerger de la pénombre et replonger lentement vers la terre nourricière, promesse de prodigalité et de semaisons à venir.

Certaines photographies résultent de la synthèse de trois plans : les reflets à la surface des verrières des serres, les éléments situés en avant de celles-ci et ceux visibles au-delà de l’architecture. Ce phénomène optique, cher à l’un de ses découvreurs, Eugène Atget, produit d’étonnants effets de transparence ; remarquablement maîtrisé, il trouble la perception de profondeur et paraît rejouer l’essence même du photographique : le passage de la lumière à travers une surface photosensible. Tapissées de multiples stratifications de matières organiques, les parois vitrées, en redoublant le processus de métamorphose qui innerve l’organique, parachèvent la photographie du cycle vie-mort-vie.

Les formes, « mises à plat » sur le verre de la caméra puis sur le tirage papier, s’enchevêtrent pour ne produire qu’une seule image offerte aux cheminements de la rêverie. Dans la chaleur moite de l’écrin de verre, les volutes et les arabesques proliférantes s’entrelacent, se prolongent l’une dans l’autre, débordent le photographique, générant ainsi du mouvement, celui même de la vie.

Maiwenn Josse

Une exposition présentée à La Teinturerie et réalisée par l’Ardi – Photographies dans le cadre du festival Normandie Impressionniste 2026.

Du 1er août au 27 août 2026
à La Teinturerie
, 9 rue des Teinturiers, 14000 Caen

Entrée libre
Du mardi au vendredi 14h-19h
le samedi 11h-19h

Vernissage
Samedi 1er août à 11h

Visite commentée
samedi 1er août 16h30
Visite croisée
mercredi 26 août à 17h avec Laura Dumoussaud (auteure de l’exposition Ephémérides organiques)
départ à 17h depuis la galerie Mancel

Finissage
mercredi 26 août à 18h

En savoir plus
site web de l’artiste
instagram

Axelle Rioult ne se dit pas photographe, elle est avant tout artiste et utilise la photographie comme médium principal pour sublimer le témoignage d’une rencontre avec un lieu ou un sujet. L’artiste tisse toujours cette rencontre dans la durée, explorant toutes les strates de la découverte à l’intimité avec le lieu. Elle réinterroge avec patience le banal dans une tentative d’épuisement sensoriel. La recherche est intuitive, l’objectif et le corps sont les outils actifs de ce voyage qui est plus affaire de déplacement du regard que de transformation du réel.

Félix Pareja (architecte), 2026
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